Festival Explicit #2 [review]

J’étais à la 2ème édition du festival Explicit de Montpellier du jeudi 24 au dimanche 27 novembre, et je vais donc vous parler de quelques-uns des spectacles et performances que j’y ai découvert… mais d’abord un bref topo sur l’événement: Le festival se déroule en grande partie au théâtre humain TROP humain dirigé depuis 2014 par le metteur en scène Rodrigo García. C’est lui qui a ouvert les portes du CDN de Montpellier à Explicit, qui est donc un festival pluridisciplinaire dont la programmation interroge les représentations du sexuel dans une démarche aussi bien artistique que politique.

Comme l’avaient expliqué Mathieu Hocquemiller et Marianne Chargois, qui sont à l’origine du festival, lors de la présentation presse, c’est une démarche encore assez rare en France, où demeure une certaine frilosité sur ces questions. Marianne Chargois évoquait aussi une volonté de sortir d’un état d’esprit très binaire dans le spectacle vivant: en effet, à partir du moment où une œuvre traite du sexuel, elle quitte d’office la catégorie de l’art pour être étiquetée comme pornographique. Explicit est donc un projet aussi atypique qu’audacieux, que j’avais particulièrement hâte de découvrir.

Alors que je m’attendais à une atmosphère proche de celle du What The Fuck Festival (dont la première édition s’est tenue à Paris en juillet dernier), c’est-à-dire un esprit queer et sex-positif très palpable, le fait d’être dans un lieu culturel plus institutionnel donnait une couleur sensiblement différente. C’est en grande partie le public habituel du hTH qui était présent lors des spectacles, donc un public habitué de la salle et de sa programmation, mais pas forcément sensible aux questions liées au féminisme pro-sexe et aux sexualités alternatives. Il suffisait de laisser un peu traîner ses oreilles pour entendre des remarques étonnées, voire franchement déroutées par certains spectacles. C’était pour moi une surprise au premier abord, mais j’imagine qu’il faut y voir une volonté de confronter un public plus large à des œuvres qui sortent de l’ordinaire.

 

«YES WE FUCK!»: UN AUTRE REGARD SUR LE HANDICAP
Après l’avoir raté à deux reprises, j’ai enfin pu découvrir Yes We Fuck!, documentaire de Antonio Centeno et Raúl de la Morena, récompensé au Porn Film Festival de Berlin en 2015, qui aborde les sexualités des personnes avec une diversité fonctionnelle.

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Yes We Fuck! présente une série de témoignages sans pathos et sans effets de mise en scène et tend à montrer les personnes avec une diversité fonctionnelle et leurs désirs, leur façon de vivre leur sexualité, mais aussi les personnes qui les accompagnent, posant ainsi la question de l’accompagnement sexuel et affectif. Le film est un moyen habile de comprendre qu’il faut abandonner l’idée d’adapter les personnes avec une diversité fonctionnelle à une idée préconçue de la sexualité hétéronomée et mainstream, pour au contraire rendre visible la diversité des corps et des pratiques.

La discussion qui a suivi la projection (animée par le collectif Martine) a été particulièrement riche, et a permis d’évoquer la question du travail du sexe et des tabous liés à l’assistance sexuelle. Dans le contexte actuel de répression du travail du sexe (avec la loi sur la pénalisation du client adoptée cette année), Marianne Chargois, ainsi que Thierry Schaffauser, en tant que travailleur et travailleuse du sexe ont pu apporter leur éclairage sur la situation actuelle.

Cette séance a été suivie par une conférence-performance de No Anger, doctorante et chercheuse à l’ENS qui dresse des ponts entre les oppressions liées au genre et celles liées au handicap. La performance dansée qu’elle a exécutée ensuite a été un moment particulièrement intense et fort, non seulement parce qu’elle donnait corps (au propre comme au figuré) aux problématiques énoncées précédemment, mais parce que la voir danser nous confronte à la façon dont nous regardons les personnes avec une diversité fonctionnelle et leurs corps. Pour découvrir le travail de recherches de No Anger, je recommande son blog A mon geste défendant. Elle a aussi participé au tournage du film d’Emilie Jouvet, My Body My Rules.

 

IRM ET RÉALITÉ VIRTUELLE
J’ai pu découvrir Extime, la nouvelle et formidable performance de Mathieu Hocquemiller, chorégraphe de la compagnie A contre poil du sens et Marianne Chargois, performeuse (qui sont donc tou.t.e.s les deux à l’origine du festival Explicit). Il et elle ont cherché à explorer et interroger la définition du corps, de l’intime, du montré et du caché, en mêlant éléments de recherches et création numérique à partir d’imageries médicales.

Pour ma première fois en matière de réalité virtuelle, quoi de mieux que de tester POV VR XXX, l’installation de Maria Guta qui plonge le/la spectateur/trice dans le tournage d’un porno joyeusement bordélique et délirant. Original et ludique, puisqu’on se retrouve donc à participer à l’expérience. Tout l’intérêt de l’installation est d’ailleurs de pouvoir essayer chacun des casques et donc devenir un.e des acteurs/trices du tournage…

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LE (TALK)SHOW DE BUCK ANGEL
L’acteur et militant trans américain Buck Angel était présent pour présenter un des volets du documentaire Sexing the transman. Je vais m’attarder un peu sur la rencontre avec Buck Angel après la projection, car elle m’a interpellé à plusieurs titres.

Déjà, son intervention est très « à l’américaine », la construction rappelle les conférences TED, avec un récit qui verse souvent dans l’émotion. Buck Angel raconte son parcours, de l’enfance à aujourd’hui, et il est vrai que sa vie telle qu’il la présente ferait un très bon biopic. En évoquant une partie de sa vie particulièrement douloureuse, il réprime quelques larmes. On a le droit de trouver ça cynique de ma part, mais je me suis demandée si la voix qui se brise et les sanglots retenus ne font partie du spectacle. Il ne faut pas oublier que Buck Angel est un artiste, un militant, mais qu’il est aussi un excellent communiquant. Il gère très bien son image et son nom est devenu une marque, en témoigne jusqu’au titre de son intervention: «Bucking the system».

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Buck Angel a quelque chose du gourou, et lui-même joue là-dessus: il se présente comme extrêmement « chanceux » (« I’m a lucky person » répète-t-il à plusieurs reprises), voire carrément comme « béni » (« blessed », avec la connotation religieuse que cela suppose). Buck Angel ne s’en cache pas, il a le sentiment d’avoir été « choisi », désigné (rien que ça) pour raconter les vies des personnes trans à travers ses films et porter la parole de cette communauté. J’ai trouvé son intervention très instructive pour des personnes qui ignorent tout des difficultés des personnes trans, mais surtout de l’absence totale d’aide, de soutien et de prise en charges il y a encore quelques décennies. À 54 ans, Buck Angel montre cette évolution.

J’ai toutefois des réserves sur certains aspects de son discours. Buck Angel défend une ligne basée sur l’individu. Sa philosophie: aime-toi toi-même, et répands l’amour autour de toi. C’est par l’estime de soi, en combattant sa propre colère, sa propre négativité, ses propres peurs, que l’on peut avancer et faire avancer le monde. C’est un état d’esprit en cohérence avec son parcours personnel, mais qui à mon sens a ses limites. Dans les échanges avec le public, il a par exemple affirmé, que s’il n’arrivait pas à supporter qu’une personne s’adresse à lui en le dénigrant ou en parlant de lui au féminin, cela voudrait dire qu’il n’accepte pas totalement qui il est, qu’il n’est pas assez fort. Cette déclaration m’a un peu choquée, car si on suit cette logique, cela veut dire qu’en cas d’agression verbale transphobe, la victime est responsable de ne pas être en mesure de passer outre l’insulte. Mais quid de l’oppresseur? L’idée qu’être sensible à une insulte transphobe (ou toute autre forme d’oppression) puisse être perçue comme une faiblesse est, il me semble, problématique. Quand on bénéficie d’une stature et d’une notoriété comme Buck Angel, c’est un état d’esprit qui peut se comprendre. Mais une personne trans isolée, vulnérable, n’est pas armée de la même façon aux agressions et micro-agressions du quotidien.

 

L’OVNI HYENAZ
On m’avait prévenue avant de voir Hyenaz sur scène: il est difficile voire impossible de se dire « ça rappelle tel groupe » ou « ça ressemble à… ». Et effectivement Hyenaz est impossible à qualifier tant l’expérience est puissante et hors du commun. Je suis en difficulté pour dire ce que j’ai vu, car ce n’était pas un concert, ni une performance, encore moins un DJ set. Appelons ça un spectacle, même si c’est sans convictions. Cela se passait dans le hall du hTH. Les performeuses n’entrent pas sur scène, elles déambulent parmi le public, réuni en arc-de-cercle autour de la petite scène. Les corps sont nus ou presque, recouverts de peinture argentée, entre le robot et l’alien, et au-delà de l’humain. Derrière l’outrance, les cris et une certaine violence, Hyenaz propose une vision artistique provocante et poétique, et interroge la place du corps au milieu d’un environnement chaotique.

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Le duo est composé de Mad Kate et XIL qui livrent une performance brute et troublante en conviant le public à entrer en interaction avec elles. Pas étonnant qu’elles aient été invitées sur scène par Peaches qui a du être séduite par la dimension queer et hors normes du duo. S’il fallait déterminer le style musical de Hyenaz, on parlerait de « techno chamanique », mais là encore, je ne sais même pas si cela englobe réellement l’idée. Bref un ovni, une claque. Que je recommande, évidemment.

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